Tocqueville : opinion et société

Alexis_de_tocqueville_croppedSi chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n’est pas probable qu’un grand nombre d’hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune. Or, il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyan­ces semblables car, sans idées commu­nes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hom­mes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites. […] Si je considère maintenant l’homme à part, je trouve que les opinions ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables. Si l’homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n’en finirait point; il s’épuiserait en démonstrations préli­mi­naires sans avancer ; comme il n’a pas le temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d’en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d’opinions qu’il n’a eu ni le loisir ni le pouvoir d’examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés. Il est donc vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole d’autrui met son esprit en esclavage ; mais c’est un esclavage qui permet de faire un bon usage de la liberté. […] Lorsque les conditions sociales sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence, et une multi­tude de gens très ignorante et fort bornée. Les gens qui vivent dans les temps d’aristo­cratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supé­rieure d’un homme ou d’une classe. Le contraire arrive dans les siècles d’égalité. À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, 1840

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