Une analyse freudienne

Un jeune officier en permission me prie de me charger du traitement de sa belle-mère qui, quoique vivant dans des conditions on ne peut plus heureuses, empoisonne son existence et l’existence de tous les siens par une idée absurde. Je me trouve en présence d’une dame âgée de 53 ans, bien conservée, d’un abord aimable et simple. Elle me raconte volontiers l’histoire suivante. Elle vit très heureuse à la campagne avec son mari qui dirige une grande usine. Elle n’a qu’à se louer des égards et prévenances que son mari a pour elle. Ils ont fait un mariage d’amour il y a 30 ans et, depuis le jour du mariage, nulle discorde, aucun motif de jalousie ne sont venus troubler la paix du ménage. Ses deux enfants sont bien mariés et son mari, voulant remplir ses devoirs de chef de famille jusqu’au bout, ne consent pas encore à se retirer des affaires. Un fait incroyable, à elle-même incompréhensible, s’est produit il y a un an : elle n’hésita pas à ajouter foi à une lettre anonyme qui accusait son excellent mari de relations amoureuses avec une jeune fille. Depuis qu’elle a reçu cette lettre, son bonheur est brisé. Une enquête un peu serrée révéla qu’une femme de chambre, que cette dame admettait peut-être trop dans son intimité, pour­suivait d’une haine féroce une autre jeune fille qui, étant de même extraction qu’elle, avait infiniment mieux réussi dans sa vie : au lieu de se faire domes­tique, elle avait fait des études qui lui avaient permis d’entrer à l’usine en qualité d’employée. La mobilisation ayant raréfié le personnel de l’usine, cette jeune fille avait fini par occuper une belle situation : elle était logée à l’usine même, ne fréquentait que des « messieurs » et tout le monde l’appelait « ma­demoiselle ». Jalouse de cette supériorité, la femme de chambre était prête à dire tout le mal possible de son ancienne compagne d’école. Un jour sa maîtresse lui parle d’un vieux monsieur qui était venu en visite et qu’on savait séparé de sa femme et vivant avec une maîtresse. Notre malade ignore ce qui la poussa, à ce propos, à dire à sa femme de chambre qu’il n’y aurait pour elle rien de plus terrible que d’apprendre que son bon mari a une liaison. Le lendemain elle reçoit par la poste la lettre anonyme dans laquelle lui était annoncée, d’une écriture déformée, la fatale nouvelle. Elle soupçonna aussitôt que cette lettre était l’œuvre de sa méchante femme de chambre, car c’était précisément la jeune fille que celle-ci poursuivait de sa haine qui y était accusée d’être la maîtresse du mari. Mais bien que la patiente ne tardât pas à deviner l’intrigue et qu’elle eût assez d’expérience pour savoir combien sont peu dignes de foi ces lâches dénonciations, cette lettre ne l’en a pas moins profondément bouleversée. Elle eut une crise d’excitation terrible et envoya chercher son mari auquel elle adressa, dès son apparition, les plus amers reproches. Le mari accueillit l’accusation en riant et fit tout ce qu’il put pour calmer sa femme.

 

Il fit venir le médecin de la famille et de l’usine qui joignit ses efforts aux siens. L’attitude ultérieure du mari et de la femme fut des plus naturelles : la femme de chambre fut renvoyée, mais la prétendue maîtresse resta en place. Depuis ce jour, la malade prétendait souvent qu’elle était calmée et ne croyait plus au contenu de la lettre anonyme. Mais son calme n’était jamais profond ni durable. Il lui suffisait d’entendre prononcer le nom de la jeune fille ou de rencontrer celle-ci dans la rue pour entrer dans une nouvelle crise de mé­fiance, de douleurs et de reproches.

 

Telle est l’histoire de cette brave dame. Il ne faut pas posséder une grande expérience psychiatrique pour comprendre que, contrairement à d’autres malades nerveux, elle était plutôt encline à atténuer son cas ou, comme nous le disons, à dissimuler, et qu’elle n’a jamais réussi à vaincre sa foi dans l’accu­sation formulée dans la lettre anonyme.

 

Quelle attitude peut adopter le psychiatre en présence d’un cas pareil ? Au point de vue subjectif, ce symptôme est accompagné d’une douleur intense ; au point de vue objectif, il menace le bonheur d’une famille. Aussi présente-t-il un intérêt psychiatrique indéniable. Le psychiatre essaie d’abord de caractériser le symptôme par une de ses propriétés essentielles. On ne peut pas dire que l’idée qui tourmente cette femme soit absurde en elle-même, car il arrive que des hommes mariés, même âgés, aient pour maîtresses des jeunes filles. Mais il y a autre chose qui est absurde et inconcevable. En dehors des affirmations contenues dans la lettre anonyme, la patiente n’a aucune raison de croire que son tendre et fidèle mari fasse partie de cette catégorie des époux infidèles. Elle sait aussi que la lettre ne mérite aucune confiance et elle en connaît la provenance. Elle devrait donc se dire que sa jalousie n’est justifiée par rien ; elle se le dit, en effet, mais elle n’en souffre pas moins, comme si elle possé­dait des preuves irréfutables de l’infidélité de son mari. On est convenu d’appeler obsessions les idées de ce genre, c’est-à-dire les idées réfractaires aux arguments logiques et aux arguments tirés de la réalité. La brave dame souffre donc de l’obsession de la jalousie. Telle est en effet la caractéristique essentielle de notre cas morbide.

 

À la suite de cette première constatation, notre intérêt psychiatrique se trouve encore plus éveillé. Si une obsession résiste aux épreuves de la réalité, c’est qu’elle n’a pas sa source dans la réalité. D’où vient-elle donc ? Le contenu des obsessions varie à l’infini ; pourquoi dans notre cas l’obsession a-t-elle précisément pour contenu la jalousie ? Ici nous écouterions volontiers le psychiatre, mais celui-ci n’a rien à nous dire. De toutes nos questions, une seule l’intéresse. Il recherchera les antécédents héréditaires de cette femme et nous donnera peut-être la réponse suivante : les obsessions se produisent chez des personnes qui accusent dans leurs antécédents héréditaires des troubles analogues ou d’autres troubles psychiques. Autrement dit, si une obsession s’est développée chez cette femme, c’est qu’elle y était prédisposée héréditai­rement. Ce renseignement est sans doute intéressant, mais est-ce tout ce que nous voulons savoir ? N’y a-t-il pas d’autres causes ayant déterminé la pro­duction de notre cas morbide ? Nous constatons qu’une obsession de la jalousie s’est développée de préférence à toute autre : serait-ce là un fait indif­férent, arbitraire ou inexplicable ? Et la proposition qui proclame la toute-puissance de l’hérédité doit-elle également être comprise au sens négatif, au­trement dit devons-nous admettre que dès l’instant où une âme est prédisposée à devenir la proie d’une obsession, peu importent les événements susceptibles d’agir sur elle ? Vous seriez sans doute désireux de savoir pourquoi la psychia­trie scientifique se refuse à nous renseigner davantage. A cela je vous répon­drai : celui qui donne plus qu’il n’a est malhonnête. Le psychiatre ne possède pas de moyen de pénétrer plus avant dans l’interprétation d’un cas de ce genre. Il est obligé de se borner à formuler le diagnostic et, malgré sa riche expé­rience, un pronostic incertain quant à la marche ultérieure de la maladie.

 

Pouvons-nous attendre davantage de la psychanalyse ? Certainement, et j’espère pouvoir vous montrer que même dans un cas aussi difficilement accessible que celui qui nous occupe, elle est capable de mettre au jour des faits propres à nous le rendre intelligible. Veuillez d’abord vous souvenir de ce détail insignifiant en apparence qu’à vrai dire la patiente a provoqué la lettre anonyme, point de départ de son obsession : n’a-t-elle pas notamment dit la veille à la jeune intrigante que son plus grand malheur serait d’apprendre que son mari a une maîtresse ? En disant cela, elle avait suggéré à la femme de chambre l’idée d’envoyer la lettre anonyme. L’obsession devient ainsi, dans une certaine mesure, indépendante de la lettre ; elle a dû exister antérieu­rement chez la malade, à l’état d’appréhension (ou de désir?). Ajoutez à cela les quelques petits faits que j’ai pu dégager à la suite de deux heures d’analyse. La malade se montrait très peu disposée à obéir lorsque, son histoire racontée, je l’avais priée de me faire part d’autres idées et souvenirs pouvant s’y ratta­cher. Elle prétendait qu’elle n’avait plus rien à dire et, au bout de deux heures, il a fallu cesser l’expérience, la malade ayant déclaré qu’elle se sentait tout à fait bien et qu’elle était certaine d’être débarrassée de son idée morbide. Il va sans dire que cette déclaration lui a été dictée par la crainte de me voir poursuivre l’analyse. Mais, au cours de ces deux heures, elle n’en a pas moins laissé échapper quelques remarques qui autorisèrent, qui imposèrent m31ne une certaine interprétation projetant une vive lumière sur la genèse de son obsession. Elle éprouvait elle-même un profond sentiment pour un jeune homme, pour ce gendre sur les instances duquel je m’étais rendu auprès d’elle. De ce sentiment, elle ne se rendait pas compte, ; elle en était à peine con­sciente : vu les liens de parenté qui l’unissaient à ce jeune homme, son affec­tion amoureuse n’eut pas de peine à revêtir le masque d’une tendresse inoffensive. Or, nous possédons une expérience suffisante de ces situations pour pouvoir pénétrer sans difficulté dans la vie psychique de cette honnête femme et excellente mère de 53 ans. L’affection qu’elle éprouvait était trop monstrueuse et impossible pour être consciente ; elle en persistait pas moins à l’état inconscient et exerçait ainsi une forte pression. Il lui fallait quelque chose pour la délivrer de cette pression, et elle dut son soulagement au méca­nisme du déplacement qui joue si souvent un rôle dans la production de la jalousie obsédante. Une fois convaincue que si elle, vieille femme, était amoureuse d’un jeune homme, son mari, en revanche, avait pour maîtresse une jeune fille, elle se sentit délivrée du remords que pouvait lui causer son infidélité. L’idée fixe de l’infidélité du mari devait agir comme un baume calmant appliqué sur une plaie brûlante. Inconsciente de son propre amour, elle avait une conscience obsédante, allant jusqu’à la manie, du reflet de cet amour, reflet dont elle retirait un si grand avantage. Tous les arguments qu’on pouvait opposer à son idée devaient rester sans effet, car ils étaient dirigés non contre le modèle, mais contre son image réfléchie, celui-là communiquant sa force à celle-ci et restant caché inattaquable, dans l’inconscient.

 

Récapitulons les données que nous avons pu obtenir par ce bref et difficile effort psychanalytique. Elles nous permettront peut-être de comprendre ce cas morbide, à supposer naturellement que nous ayons procédé correctement, ce dont vous ne pouvez pas être juges ici. Première donnée : l’idée fixe n’est plus quelque chose d’absurde ni d’incompréhensible ; elle a un sens, elle est bien motivée, fait partie d’un événement affectif survenu dans la vie de la malade. Deuxième donnée : cette idée fixe est un fait nécessaire, en tant que réaction contre un processus psychique inconscient que nous avons pu dégager d’après d’autres signes ; et c’est précisément au lien qui la rattache à ce processus psychique inconscient qu’elle doit son caractère obsédant, sa résistance à tous les arguments fournis par la logique et la réalité. Cette idée fixe est même quelque chose de bienvenu, une sorte de consolation. Troisième donnée : si la malade a fait la veille à la jeune intrigante la confidence que vous savez, il est incontestable qu’elle y a été poussée par le sentiment secret qu’elle éprouvait à l’égard de son gendre et qui forme comme l’arrière-fond de sa maladie. Ce cas présente ainsi, avec l’action symptomatique que nous avons analysée plus haut, des analogies importantes, car, ici comme là, nous avons réussi à déga­ger le sens ou l’intention de la manifestation psychique, ainsi que ses rapports avec un élément inconscient faisant partie de la situation.

 

Il va sans dire que nous n’avons pas résolu toutes les questions se ratta­chant à notre cas. Celui-ci est plutôt hérissé de problèmes dont quelques-uns ne sont pas encore susceptibles de solution, tandis que d’autres n’ont pu être résolus, à cause des circonstances défavorables particulières à ce cas. Pour­quoi, par exemple, cette femme, si heureuse en ménage, devient-elle amou­reuse de son gendre et pourquoi la délivrance, qui aurait bien pu revêtir une autre forme quelconque, se produit-elle sous la forme d’un reflet, d’une pro­jection sur son mari de son état à elle ? Ne croyez pas que ce soit là des questions oiseuses et malicieuses. Elles comportent des réponses en vue des­quelles nous disposons déjà de nombreux éléments. Notre malade se trouve à l’âge critique qui comporte une exaltation subite et indésirée du besoin sexuel : ce fait pourrait, à la rigueur, suffire à lui seul à expliquer tout le reste. Mais il se peut encore que le bon et fidèle mari ne soit plus, depuis quelques années, en possession d’une puissance sexuelle en rapport avec le besoin de sa femme, mieux conservée. Nous savons par expérience que ces maris, dont la fidélité n’a d’ailleurs pas besoin d’autre explication, témoignent précisément à leurs femmes une tendresse particulière et se montrent d’une grande indul­gence pour leurs troubles nerveux. De plus, il n’est pas du tout indifférent que l’amour morbide de cette dame se soit précisément porté sur le jeune mari de sa fille. Un fort attachement érotique à la fille, attachement qui peut être rame­né, en dernière analyse, à la constitution sexuelle de la mère, trouve souvent le moyen de se maintenir à la faveur d’une pareille transformation. Dois-je vous rappeler, à ce propos, que les relations sexuelles entre belle-mère et gendre ont toujours été considérées comme particulièrement abjectes et étaient frap­pées chez les peuples primitifs d’interdictions tabou et de « flétrissures » rigoureuses ? Aussi bien dans le sens positif que dans le sens négatif, ces relations dépassent souvent la mesure socialement désirable. Comme il ne m’a pas été possible de poursuivre l’analyse de ce cas pendant plus de deux heures, je ne saurais vous dire lequel de ces trois facteurs doit être incriminé chez la malade qui nous occupe ; sa névrose a pu être produite par l’action de l’un ou de deux d’entre eux, comme par celle de tous les trois réunis.

Sigmund Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, Troisième partie, ch. 16 « Psychanalyse et psychiatrie », 1916

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